Je ne veux pas être une femme Artiste

 

J E   V E U X   E T R E   U N   N U M E R O   S A N S   G E N R E 

 

Gabrielle Chasnel, dite Coco Chanel, avait-elle révolutionné l’image romanesque du parfum en lui préférant un numéro à un nom bannissant quelconque évocation sensorielle ou féminine ?

L’aurait-elle été davantage (révolutionnaire) si elle avait annoncé la création de sa première fragrance comme un « jus unisexe » ?

 

« En 1921, Gabrielle Chanel lance son premier parfum. C'est à Ernest Beaux qu'elle en confie la création. Créateur de parfum à la cour des tsars de Russie, Ernest Beaux présenta à Coco Chanel deux séries d'échantillons numérotés de 1 à 5 et de 20 à 24. Elle choisit l'échantillon n° 5 ».

(Source : http://www.fragrancefoundation.fr/2013/03/histoire-dun-parfum-mythique-n5-chanel/)

 

Oui, comme Sigmund Freud (ou son neveu Edward Bernays), je pense que tout est sexuel et frustrations. Vengeance inconsciente de ces frustrations sur toutes celles et ceux qui n’y sont pour rien.

 

Etre une femme artiste a-t-il un sens ? Doit-il se revendiquer pour défendre une approche artistique, dévoiler un savoir-faire ?

 

Faut-il exercer sans sexe ? Se cacher derrière un nom sans orientation de genre afin de dépasser les apriori ?

 

"Victor Victoria"

Film de Blake Edwards sorti en 1982, (remake d’un film allemand de 1933) ne rappellait-il pas combien le talent n’a aucune incidence dans le parcours d’une carrière réussie si ce talent finalement n’était lui-même assorti de sensationnalisme et de publicité (aujourd’hui appelé marketing) afin de construire une notoriété sous une identité fabriquée ? Victoria, chanteuse lyrique talentueuse sans un sou, accepte de se faire passer pour un homme qui se fait passer pour une femme afin de décrocher un contrat dans un cabaret. La boucle est bouclée. La démonstration éloquente. Les deux sexes réunis dans une même personne prouvant qu’il n’existe pas une appartenance mais bien des appartenances construites « de matériau » mâle et femelle pouvant ouvrir sur des attirances multiples. 

 

 

Je me demande aujourd’hui encore comment est-il possible de continuer à distinguer les artistes depuis leur genre plutôt que d’après ce qu’ils expriment ? Je ne veux pas croire que l’Art soit toujours sexiste en 2019. Je ne veux pas croire que les femmes participent à nourrir ce sexisme. Je ne veux pas croire tous ces faits éloquents.

 

En regardant sur internet la liste des artistes représentés dans plusieurs galeries d’art parisiennes, je m’étouffe vite. Les quatre premières que je visite virtuellement affichent les résultats ci-dessous : 

  • 7 femmes sur 65 artistes représentés
  • 8 femmes sur 22 artistes représentés
  • 2 femmes sur 18 artistes représentés
  • 2 femmes sur 20 artistes représentés

 

Mais le plus étonnant reste que la plupart des responsables de ces galeries, les « curators », les spécialistes, sont des femmes.

 

 

Je possède une carte postale achetée à Londres de l’affiche créée en 1985 par les Guerilla Girls, scandant :  «  Do Women have to be naked to get into the Met Museum ? 

Less than 4% of the artists in the Modern Art sections are women but 76% of the nude are female ? » 

https://www.franceculture.fr/emissions/le-petit-salon/le-retour-des-guerilla-girls

 

Je n’étais pas gênée pas le fait qu’il y ait autant de corps de femmes nus exposés dans un musée mais davantage interrogée par le fait que ces portraits aient été presque tous réalisés par des hommes si peu curieux de leur propre corps. Si peu dans l’introspection d’eux mêmes. Des hommes artistes que j’imaginais alors jeune femme, forcément protecteurs, curieux et aimant des femmes. Ce qui n’était pas (toujours) le cas. 

 

Les historiens d’art ont-ils fait l’histoire en retenant les artistes les plus sensationnalistes ?

 


 

En 2012, la BnF (Bibliothèque Nationale de France) éditait « La Photographie en 100 chefs-d’oeuvre » dont la couverture est illustrée par un nu de Man Ray.

 

Sur les 100 photographies choisies, 3 sont d’auteurs anonymes, et 4 seulement sont de femmes photographes (Soit 4%) !

 

  • Julia Margaret Cameron 
  • Diane Airbus
  • Florence Henri 
  • Germaine Krull 

 

Certaines biographies ne peuvent s’empêcher d’associer  le travail de la photographe à ceux de "ses" contemporains :
« Germaine Krull elle travaille beaucoup pour la presse, comme ses contemporains, Brassaï et Kertész ».

 

Là aussi, je constate que sur les deux commissaires d’exposition, l’un est une femme. La direction éditoriale, le suivi éditorial, la production, la coordination générale, la scénographie,  la préparation des documents, iconographie, la coordination reprographique, sont toutes réalisées par des FEMMES

 

Il est vrai que la femme a le sens du devoir -ce qui a été attribué comme une qualité plus particulièrement développée par l’homme- mais elle s’avère aussi être un être très souvent protecteur, dévoué, contradictoire. Non ?

 

En 2015, paraissait aux Editions Hazan le catalogue de l’exposition « Qui a peur des femmes photographes 1839-1919 ? » qui s’est tenue au musée d’Orsay et de l’Orangerie à Paris d’oct.2015 à janv.2016. Est-ce le résultat d'un mécontentement, d'une attente d'un public ou d'une rivalité entre conservateurs(trices) de Musée ?

 

On apprend dans ce catalogue que Bertha Wehnert-Beckmann a été la première femme à faire de la photographie son métier en ouvrant son propre atelier à Leipzig dès 1843. Elle fut la première en Europe à utiliser le daguerréotype et le calotype.

 

On rappelle également que, Anna Atkins, dessinatrice botanique, utilisa des morceaux d’algues séchées pour construire ce qui sera le tout premier album de photographies « British Algae », paru en plusieurs tomes dès 1843 et qu’il précède celui très connu du photographe Talbot, « The Pencil of nature (1844-1846) » dont c’est le premier ouvrage.

 

Il est clair que le milieu social est déterminant dans  « la permission » de cette pratique pour les femmes. Permission financière et morale. Épouses et filles de photographes privilégiées.

 


 

Dans toutes ces observations, je me suis demandée si je n’aurais pas du choisir un pseudonyme à consonance masculine ou mieux, construire un second profil, masculin, afficher les mêmes travaux artistiques et simplement constater.

 

Pour calmer mon énervement, je feuillète un numéro du magazine Grazia.

Je lis dans un article que lorsque la modification des modalités de participation à une compétition cinématographique  (en Australie) ne mentionnant ni nom, ni genre durant le choix des projets, la sélection de films réalisés par des femmes dépasse les 50% !

 

Evidemment, je pense que c’est ainsi que devrait être systématisée chaque procédure de sélection. Mais je pense aussi que l’Art n’est pas une compétition. L’Art ne peut entrer en rivalité sans heurter la sensibilité de l’artiste jusqu’à finir par la modifier voire la censurer.

 

Et ça, ça n’a pas de sens !

 


Catalogue publié à l'occasion de l'exposition "Qui a peur des femmes photographes ?" 1839-1919, musée de l'Orangerie,

1918-1945, musée d'Orsay

Editions HAZAN - 2015

(Expositions du 14 octobre 2015 au 24 janvier 2016)

 

Auteurs : Helen Adkins, Marion Beckers, Beverly Brannam, Sandrine Chêne, Guy Cogeval, Patricia Di Bello, Dominique de Font-Réaulx, Thoma Galifot, Daniel Girardin, Elisabeth Moortgat, Ulrich Pohlmann, Marie Robert, Abigail Solomon-Godeau.

"Les femmes artistes sont dangereuses"

Editions Flammarion - 2018 -

Auteures : Laure Adler - Camille Viéville



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Commentaires: 1
  • #1

    Merci beaucoup de partager cet écrit de mon amie Betty. Je le trouve tellement vrai. (mardi, 19 novembre 2019 09:23)

    Excellent cet écrit.