L'Art est-il thérapie ?

 

NON

L’art n’est pas une thérapie. L’art est tout sauf une thérapie s’il ne s’accompagne pas de mots. 

 

Il est un surinvestissement émotionnel. Un dérèglement interne. Une transe qui permet à peine de révéler le pic de l’iceberg qui sommeille encore plus profondément au coeur de l’indicible trauma.

L’art est une bataille. Une ambition. Une déception. Un exutoire. Un désir de solution. Un rêve inachevé. Un dévouement à la démence. Une ode à la solitude. L’art est découragement et acharnement, épuisement et violence. Richesse intérieure. Malheur extérieur. 

 

Il est l’absurde dans des séquences de vie qui ne voient que par lui. Il est sacrifice, rituel, poubelle, lumière et désastre. Il est recommencement et renoncement. L’art est si fragile comme les nerfs qui se défendent de le contredire. 

 

Il est ce que l’on aimerait qu’il advienne. Il est ce qui n’existe pas encore. Car l’art ne sait pas exister sans le regard de l’autre. L’art est dépendant. Sa liberté d’expression ne suffit pas à le faire exister. 

 

L’art n’est rien. Il est sensation avant d’être matière. Il est l’aveu accablant d’une recherche d’amour. Il est ce qui a permis la survie sans résoudre le vide. L’art est un esclavagisme comme un autre mais il me plait de l’avoir choisit. Il est souffrance et récompense. Bouffée d’oxygène et asphyxie. Spirale et mirage.

 

Il est cette définition aujourd’hui à mes yeux et en sera certainement une autre demain. Mais il est bien toute cette énorme difficulté pour un(e) artiste qui s’assume seul(e) dont la marge de manoeuvre financières et créatives est sans cesse entre deux déséquilibres.

 

 

…POURTANT

Oui, l’Art est un cadeau pour celui qui le reçoit. Il est au delà de la générosité. Il est questionnement aboutit ou commencement du questionnement. Contemplation et satisfaction. Il est miroir. Récompense et apaisement. Accueil de soi. Car l’Art est tout puisqu’il n’est rien, comme le vide est tout parce qu’il est infini.

 

L’art permet de suspendre le temps. Autant pour celui qui le produit, que celui qui s’en empare du regard. Il devient beauté. Beauté non pas par sa représentation mais par son seul courage. Courage de faire et d’exposer sa propre vision quelques soient les éléments qui la composent et de s’y tenir malgré l’agressivité ou rejet qu’elle reçoit de l’extérieur.

 

 

OUI

L’Art permet de se récupérer à un endroit MAIS temporairement. Si elle ne peut réparer ou combler, l’expression artistique rend possible l’évacuation de ce qui fait ou a fait souffrir en rendant mobile jusqu’à l’extérieur la souffrance retenue. Elle n’appartient plus au corps ni à l’esprit. Elle s’est rendue libre. 

 

Pour autant, cette mobilité peut ne pas avoir de fin et la souffrance se déplacer « d’un corps à l’autre » jusqu’à ce qu’elle soit confondue en jouissance. « J’ai le pouvoir de quitter mon corps pour créer un autre, cet autre est le propre de mon corpus artistique désigné par moi-même et la souffrance en est son moteur. Alors je ne crois plus possible de créer sans souffrir ».

 

 

 

ALORS, L’ART ? Une thérapie ?

 

La perception de l’art est tellement personnelle, socio-culturelle et subjective, sa puissance tellement incontrôlable, qu’il m’apparait difficile de l’identifier à une valeur de soins. 

 

Il est reconnu par exemple, combien la perception et l’accueil de la musique chez une personne autiste peut avoir des conséquences inverses au but recherché , venant perturber davantage un équilibre psychique sur le fil. La musique n’adoucit pas les moeurs à tous les coups.

 

Marguerite Duras l’évoque d’ailleurs d’une façon extrêmement bouleversante auprès d’un journaliste qui l’interroge sur son rapport à la musique afin de savoir si elle écrit avec de la musique, de la façon suivante :

 

« J’avoue que tout ce qui est resté du non dit en moi, dès que j’entends de la musique… je pleure et c’est impossible. Elle ne sait pas ce qu’elle dit la musique, elle ne sait pas ce qu’elle fait. Elle est innocente à en hurler. »

 

C’est la raison pour laquelle il me semble qu’il serait maladroit de considérer que l’art a réponse à tout ou qu’il détient les clés d’un trousseau qui ouvrirait toutes les portes. Celui d’un bien être « installé ». L’Art est le contraire de la stabilité. Il est doute afin de trouver une nouvelle fraîcheur, grandir et poursuivre son évolution.

 

 

Au delà de ces considérations sur les bienfaits et/ou désordres que créés la puissance incontestable de l’Art - qui appartiennent au final individuellement à chacun - je m’interroge réellement sur cette institutionnalisation de l’Art comme thérapie, devenu diplômant et reconnu par l’état, le métier d’art thérapeute ne participerait-il pas à destituer le rôle majeur de l’Art, qui est de briser les règles, choquer, interroger…, en le confinant dans un nouveau statut donnant accès au soin, idéalisé et guérisseur ?

 

L’Art deviendrait-il davantage « admissible" auprès d’un nouveau public dans une identité « d’utilité » que les artistes justement exècrent ? Pourquoi l’art devrait-il être utile ? 

 

Après sa marchandisation à outrance on exigerait de l’art qu’il soit aujourd’hui thérapie dans un monde ultra libérale où la valeur de l’art a perdu son sens/son sang ??

 

Ne serait-ce pas là une injuste régression ramenant l’Art majeur à un simple loisir grimé d’une gestuelle « gymnastiquée » devant découler sur la détente ?

 

D'une autre façon, est-ce que : 

 

L’Art réconforterait-il plus à le faire qu’à le posséder… et donc à ne plus l’acheter ?

 

 

 

Oeuvre en illustration de l'article : "L'ombre des désirs"-  2016 - Betty Pepper

 

 

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