L'arrogance de l'oignon

 

Chercher à rejoindre une famille artistique afin de gagner davantage confiance en moi fut une erreur. Plus précisément une illusion. 

 

Gagner en confiance ne dépend pas de l’appartenance à un groupe. Cela dépend de l’amour que l’on se porte aujourd’hui malgré celui qui a manqué hier. Cela dépend de l’importance du sentiment d’incomplétude à combler. Et, pour ma part, plus douloureusement encore, cela suggère d’oublier le sentiment d’illégitimité qui s’empare de moi encore parfois.

 

Serait-ce possible de m’affirmer dans une discipline pour laquelle je n’ai pas été culturellement éduquée : l’Art ?

 

Me cacher de cela a grandi ma honte. Plutôt que de m’emparer de cette honte et décider d'en faire une force puis un désir de connaissances, j’ai passé et obtenu avec difficulté un baccalauréat Gestion-Secrétariat dont je ne voulais pas. Sa valeur était si faible au regard du lycée où il avait été préparé que mon dossier scolaire fut refusé dans tous les établissements auprès desquels il avait été présenté afin de poursuivre des études supérieures.

 

L’identité sociale commençait donc là… du lycée fréquenté jusqu’au numéro du bloc HLM attribué par les services sociaux. L’école du Kremlin-Bicêtre (en banlieue parisienne) qui m’avait sauvée de l’échec scolaire - mais non d’un mutisme persistant - m’avait collée malgré elle une deuxième étiquette péjorative : un degré d’intelligence. La naissance, quant à elle, m’enroulait le poignet d’une première étiquette en forme de ruban rose mesurant cette fois mon degré de servitude. "Fille, c’est une fille !".

 

Ceci me propulsa immédiatement dans le monde brutal du travail et de ses humiliations.

Ma mère était fière que je sois secrétaire. Elle avait une vision idéaliste et déformée de cette profession qui devait m’offrir un avenir meilleur que le sien.

J’avais une allure de gamine d’à peine 16 ans malgré mes 19 ans quand j'ai occupé mon premier poste. D’une hypersensibilité, timide et silencieuse, cela aida les autres à me malmener. 

 

Je me suis toujours sentie inculte.

 

Cependant trois ans après avoir quitté le lycée, je décidais de préparer un DEUG Lettres & Arts en cours du soir à l’Université de Paris 8. 

Le cinéma me faisait rêver. L’option études cinématographiques et audiovisuelles m’allait très bien. Elle rassemblait l’écriture, le son et l’image qui manquaient à ma vie réelle. Si le réel existait. 

 

Cette première prise de décision, dont je ne me sentais pas capable, augmenta ma sensibilité et mon ouverture d’esprit. Mais elle ne me délivra pas d’un manque de confiance installé depuis l’enfance. Ce fut pourtant les plus belles années de ma vie et je ne le mesurais pas. J’échappais à mon ogre de père et à ses dépressions qui lui faisaient nous insulter mon frère et moi en nous traitant de bons à rien dans le meilleur de ses jours sans. De magnifiques années qui m’empêchèrent pourtant de faire d’un rêve un métier…

 

Quand des années plus tard, j’eus le courage de pousser la porte d’un Club Photo pour reprendre  mais surtout échanger sur la pratique photographique ; je ne savais pas que j’allais devoir affronter le mépris de tous ceux qui ne voient que par la technique et qui ne pensent que paysage, concours et faune sauvage. Mes premières images non considérées comme images photographiques car trop colorées, trop « Arts graphiques » n’étaient pas les bienvenues. Il fallut que je rejoigne un tout petit club photo à Tonnay-Charente pour être très bien reçue. En pleine reconstruction, ce club me demanda même d’être présidente, parce que je « passais » bien. La mairie nous soutenait beaucoup. Avec angoisse, j’ai accepté ce rôle mais très peu de temps. J’avais commencé à apprendre où se trouvait mon égo et quoi en faire quand il n’était plus à sa place.

 

J’ai rencontré des personnes formidables. Des hommes généreux qui partagèrent avec moi certaines de leurs astuces. Merci à eux. 

 

C’est ainsi que j’ai pu oser proposer quelques années plus tard « L’arrogance de l’oignon » au salon d’automne de Royan qui abordait le thème de la transparence. Cette sélection me grandit les yeux de joie et d’espoir. Les pelures d’oignon photographiées en gros plan et colorées dans des tons pastels, transformaient ce légume si modeste et repoussant en une puissante fleur refermant un haut pouvoir lacrymale plutôt réconfortant que vengeur.

 

(Les deux meilleurs clichés furent chacun imprimés sur film transparent puis collés sur deux plaques de verre distinctes qui furent elles-mêmes associées manuellement et maintenues ensemble grâce à un ruban adhésif spécial).

 

Écrire commentaire

Commentaires: 0