"Only Blood", Première Exposition Solo

C’était ma première exposition Solo. J’en éprouvais une grande fierté. Elle arrivait juste un an après avoir décidé de me professionnaliser suite à l’obtention d’un BEP photographie préparé à Lyon en candidate libre. Je me consacrais depuis entièrement au développement de mes activités artistiques, sans chercher toujours à exposer. 

 

C’était une belle opportunité qui m’était offerte malgré le stress et les émotions fortes que cela allaient susciter.  J’avais su traverser de nouvelles peurs. J’avais su faire sauter les premières résistances. J’avais su lever ce que je croyais être les premières censures. 

 

Peu importe si une indélicatesse avait filtré me permettant de comprendre que mon travail n’avait pas fait l’unanimité et qu’il avait été sélectionné juste à « ça ». Cela tombait bien, j’avais la maladie du Moi.

 

Cependant, focalisée sur la pertinence de mon thème, je n’avais pas imaginé une seconde que mon travail ait pu faire l’objet d’indifférence ou de rejet par le traitement colorimétrique que j’avais utilisé. Rejoindre « au plus trouble de la perception » l’esthétique du peintre était l’une de mes ambitions ; ne sachant pas précisément si je devais revendiquer le médium photographique comme outil d’expression dédiée à cette ambition - alors encore démesurée dans mon esprit -

 

J’avais oublié l’impact négatif de l’utilisation de la couleur. Des couleurs. Des couleurs fortes. Trop criardes. Trop brillantes. Trop voyantes. Trop bruyantes. Je ne savais pas ce que cela voulait dire. Puisque chacun était dans sa perception. Dans son droit à sa propre vérité. Son intime subjectivité. 

 

Mais je comprenais aussi les couleurs qui empêchent de voir. Car longtemps on ne prêta à la couleur rien d’autre comme intention que celle de masquer et non d’embellir. Masquer la misère au même titre que le lambris cachait les fissures. On jouait ainsi de malice. On accentuait le déni. On détournait l’attention. On empâtait l'empathie pour effacer le regard des autres. La vieille façade défraichie repeinte avec le pot de peinture rouge qui reste et l’on trompe l’ennui comme la solitude des climats du Nord. C’est un aveu de vouloir tromper l’extérieur et de s’en féliciter. De préférer faire envie plutôt que pitié. 

 

C’est s’acharner à superposer des couches jusqu’à l’oubli de l’origine de la pose de ces couches qui n’a sens que pour soi.  

 

C'était précisément l’utilisation que je faisais des couleurs de façon la plus imprécise et aléatoire. J’étais donc loin encore d’avoir dépassé mes frontières.

 

Les photographes oeuvrèrent longuement afin de faire intégrer la photographie au rang d’Art en dépassant la simple pratique du portrait. Une poignée d’entre eux, décriés tantôt par leur modernisme, tantôt par leur audace et/ou vulgarité, s’approprièrent ensuite la couleur pour insuffler joie de vivre ou nostalgie, éclat ou intensité dramatique, et augmentèrent la visibilité de la photographie par les multiples lectures qu’elle offrait ainsi, parée d’une palette infinie.  

 

Rendre visible est la chose la plus difficile. C’est la raison pour laquelle j’éprouve le besoin de l’écrire. Aussi.

 

 

A la fin de l’exposition, j’ai pu noter que peu de visiteurs s’étaient attardés sur le texte de présentation. Qu’il était pourtant une figure de style exigé et incontournable pour espérer être sélectionné(e). J’ai pensé qu’il n’y avait jamais aucune maitrise d’aucune sorte. Qu’aucune scénographie n’était meilleure qu’une autre. Ce constat est très libérateur dans le processus de création. L’égo égratigné s’en remettra. Le désir de reconnaissance ne doit pas faire oublier le désir de liberté et d’accès à la liberté recherché à travers l’expression artistique. 

 

Ce n’est pas parce que je peins avec ma caméra que je suis libre 

mais bien parce que je souhaite devenir libre.

 

Si aucune vente n’a été réalisée durant la durée d’exposition, elles se produisirent de longs mois après grâce aux réseaux sociaux. C’est un bonheur extraordinaire d’être contactée via FB pour lire que son travail a touché. C’est extraordinaire lorsque la personne n’a pas vu l’exposition et qu’elle souhaite absolument venir visiter votre atelier alors que vous n’en n’avez pas. C’est encore  plus extraordinaire que cette personne parcourt des centaines de kilomètres pour découvrir votre petit appartement. Je lui suis tellement reconnaissante d’avoir participé à encrer en moi l’amour de mon travail.

 

Cette personne comme la seconde, qui préféra faire l’acquisition d’un « Ciel d’ailleurs », venaient de combler un premier désir de reconnaissance. Cette sensation est un sentiment de bonheur absolu autant qu'une souffrance car je veux que ce sentiment de plaisir se renouvelle dorénavant autant de fois que possible.

 

 

 

Illustration couverture d'article : "Blood system" - Vendue -

 


 

Jusqu’à présent seules les femmes achetaient mes oeuvres. Cela avait fortement contribué à me réconcilier avec mon propre sexe. Je les remerciais profondément.

 

Pourtant, un vieil homme charmant dont j’ignore l’identité, m’avait extrêmement touché par sa délicatesse dans l’observation de mon travail. Il était resté longtemps à observer dans un mutisme qui me rendait extrêmement nerveuse. 

Et à la réponse : 

-Quelle est la réalisation que vous préférez ?

Il avait répondu simplement : 

-Mais toutes ! C’est là où se trouve la difficulté… la difficulté de choisir. Et j’achète les oeuvres des artistes vivants. Je passe souvent ici.

 

Je l’ai cru. Il me demande jusqu’à quand se tient l’exposition car il doit s’absenter. Il doit monter à Paris pour y subir une opération. Il me dit qu’il repassera à son retour. Je l’ai cru. Il n’est jamais revenu. Sa sincérité avait été telle que j’ai pensé qu’il était mort.

 

C’est lors d’une exposition collective plusieurs mois après que j’ai croisé de nouveau cet homme. Il était accompagné d’un jeune homme. J’exposais alors un portrait de mon frère, ainsi que « Submarine disorder » et « London eye ». J’étais si heureuse à l’idée de pouvoir échanger de nouveau avec lui. J’étais confiante et j’attendais qu’il s’approche. Mais il ignora ma présence. Je fut effondrée. J’appris ce jour qu’il avait fait un AVC et que c’était certainement la raison pour laquelle il ne m’avait pas reconnue. La douleur que je ressentis alors fut indescriptible.

 

Le soir même j’écrivais un poème en souvenir de son passage à la Galerie Bletterie, simplement intitulé « Le passage du collectionneur ».

 

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